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 LES FRANÇAIS QUI RÉUSSISSENT À L'ÉTRANGER (7) Ida Daussy, présentatrice vedette de la télévision sud-coréenne
La star du Matin-Calme
Après la série d'été sur les lieux de pouvoir, Le Figaro s'intéresse aux Français qui sont partis à la conquête de l'étranger. Qu'ils soient animateur de télévision à Séoul, boulanger à Tokyo, médecin à Hanoï, imprimeur à Blida, hôtelier à Delhi ou tailleur à Washington, ils ont tous trouvé sur place de quoi employer leur talent.

Séoul : de notre envoyé spécial Alain Barluet
[01 août 2005]

Vous ne la connaissez pas et pourtant elle est plus célèbre que Zidane, Sophie Marceau et Patricia Kaas réunis. Les Sud-Coréens sont fous d'Ida Daussy. Télévision, publicité, radio, livres, cette Normande installée au Pays du Matin-Calme depuis 1992 (elle avait alors 23 ans) est omniprésente dans le paysage médiatique local. Un petit tour en sa compagnie dans les rues de Séoul ou au restaurant donne la mesure de sa notoriété : dès qu'on la reconnaît, c'est la course aux autographes, la nuée des téléphones portables brandis par des écolières en délire pour prendre en photo la vedette. Son visage avenant et ses grands yeux marron s'affichent partout. Ses mimiques, ses expressions, sa façon bien à elle d'écorcher la langue coréenne l'ont rendue célèbre. Les imitateurs s'en sont même emparés. Dites «Oh, là, là !» en roulant de grands yeux, et un Coréen vous répondra immanquablement, avec un sourire d'une oreille à l'autre : «I-da-Dau-ssy».

Actuellement, on la voit avec son fils Eugène, 8 ans, dans un spot qui passe en boucle pour vanter l'efficacité d'un pansement résistant à l'eau. Elle intervient chaque semaine sur une radio pour répondre au courrier des auditeurs. Mais c'est surtout le petit écran qui a fait son succès.


Ce matin, elle est sur KBS, la chaîne nationale. Il est 8 h 30, et les ménagères sont fidèles au poste. Dans un décor champêtre, une brochette de personnalités a été conviée sur le plateau d'«Atchimadang» («le jardin du matin»), la plus suivie des émissions du début de matinée. Thème du jour : les mérites comparés de l'alcool de prune, le maesilju, très prisé dans la péninsule, et du vin français. Ida est à son affaire. Arrivée vers 7 h 30, elle a été maquillée et coiffée. Le débat s'engage. Un professionnel de la prunelle, bouille ronde et tannée, vante les bienfaits de ce fruit sous toutes ses formes, y compris distillé. Un autre participant vient mettre son grain de sel et abonde dans le même sens : «De toute façon, le vin constipe.» Pas du tout, intervient alors doctement le médecin de service, en apportant sa caution scientifique aux vertus d'un verre de vin rouge quotidien. La parole est à Ida, qui se lance, à cent à l'heure, interpelle l'un et l'autre, parle avec les mains, explique la différence entre le bourgogne, le bordeaux, les cépages et les châteaux... A entendre son débit et ses intonations, on dirait presque du français... Mais non, elle parle coréen ! Les autres sont scotchés. Les rires préenregistrés s'emballent. A la fin de l'émission, Ida et le producteur de prunes trinquent sous les applaudissements après avoir échangé un verre de vin et de maesilju. Elle ne quittera pas le studio avant d'avoir sacrifié au rite des photographies souvenirs et des autographes.


Sacrée Ida ! Elle en a fait du chemin, la jeune Fécampoise, depuis qu'elle a découvert la Corée, il y a quatorze ans. A l'époque, elle est étudiante en commerce international à l'université du Havre. On lui propose un stage d'un mois dans une usine de chaussures à Pusan, dans le sud-est de la péninsule. Elle tombe sous le charme du pays et de la «grande gentillesse» des habitants. Dès l'année suivante, elle revient pour donner des cours de français et commencer à apprendre le coréen. Son destin bascule lorsqu'elle rencontre Chang-son, cadre dans une grande entreprise coréenne. A l'époque, pas question de vivre ensemble sans officialiser les relations. Il lui propose le mariage. Elle a 22 ans et n'a quitté la France que depuis un an. En Normandie, son père, comptable à l'Education nationale, et sa mère, professeur dans l'enseignement technique, s'inquiètent. Ils la croient tombée aux mains d'une secte. Finalement, Ida et Chang-son se marient en février 1993.


Pour Ida, l'événement sera déterminant. Déjà, elle dispense des leçons de français sur la chaîne éducative EBS. Mais, en 1995, elle est contactée par KBS pour participer, avec Chang-son, à une émission sur les mariages mixtes. En Corée, où les unions sont souvent arrangées, un mariage d'amour, avec une étrangère de surcroît, ce n'était alors pas si fréquent. «Pendant l'émission, j'étais incapable d'aligner trois phrases sans faire d'erreurs, je gesticulais, je m'agitais dans tous les sens pour trouver mes mots», se souvient Ida. Son naturel fait un tabac. «Tout d'un coup, je suis devenue la curiosité du moment», explique-t-elle.


Dès lors, les émissions s'enchaînent : sitcoms, talk-shows, jeux télévisés, téléachat, émissions culinaires, divertissements en tous genres... La chaîne privée SBS lance une sitcom sur sa vie qui cartonne instantanément à l'audimat. Le livre marchera bien aussi, merci. On l'envoie en reportage dans le pays profond, avec les pêcheurs de poissons-chats, les paysans des rizières... Chaque fois, le ressort est simple (une étrangère rencontre les Coréens) et l'effet garanti. «La France a une bonne image, cela m'a servi, souligne-t-elle. Et puis, il n'y avait personne d'autre», relève-t-elle lucidement. Longtemps, les seuls visages occidentaux à la télévision sud-coréenne ont été des militaires américains. Quelques étrangers, ensuite, ont tenté de se faire une place au soleil des sunlights, avec plus ou moins de succès : Robert Holley, un avocat d'affaires américain, Bruno Bruni, un faux Italien blond qui n'a pas tenu longtemps, un Allemand aussi, abonné aux rôles de méchant dans les téléfilms, une poupée russe d'origine anglaise...

«Il y avait une niche à prendre et elle l'a prise, relève un Français qui réside de longue date à Séoul. Il ajoute : Pour cela, il lui a fallu accepter d'être ce que les téléspectateurs voulaient qu'elle soit : pour eux, les Français sont bavards, elle a été bavarde ; ils aiment la cuisine, elle est devenue cuisinière...»


Ida décolle. Il lui arrive de diriger quatre émissions sur les trois principales chaînes nationales, sans compter deux ou trois apparitions par semaine en tant qu'invitée vedette. «Souvent, je me suis dit que tout allait retomber, et chaque fois, je repartais de plus belle», s'amuse-t-elle. En 1997, la crise économique frappe un coup sévère en Asie. «Cela m'a relancée : dans les médias, je suis devenue la reine du recyclage grâce à la restauration de vieux meubles et au tricot», poursuit-elle. Une de ses émissions résume ce sens poussé des opportunités : comment préparer un dîner en cinq minutes avec ce qui reste dans le frigo... Arrivent ensuite 2002 et l'effet Coupe du monde de football, dont elle bénéficie à plein. C'est elle qui présente le match d'ouverture sur la pelouse du stade de Séoul.


Le manège continue de tourner. Et cela dure depuis dix ans ! Comment expliquer un succès aussi durable ? «Ici, je suis considérée comme une soeur, une belle-fille, un membre de la famille. Bref, je fais partie du décor», dit-elle, assise en tailleur devant une table basse surchargée de banchan, une multitude de petits plats, dont le fameux kimchi (choux mariné et pimenté), qui constituent la base de tout repas coréen. C'est une soirée de week-end. Les Séouliens viennent en famille dans ce vaste restaurant traditionnel du quartier de Gangnam, au sud de la capitale. Elle dîne avec Chang-son, Eugène et Théophile (19 mois). A la table voisine, les convives chuchotent en jetant des regards en biais. Puis, inévitablement, l'un d'eux s'approche. «Pourquoi j'aime Ida Daussy ? Parce qu'elle est drôle et intelligente, pour nous, c'est presque comme si elle était Coréenne», répond l'admirateur.

Amusante et proche des gens, ainsi la perçoit son public, le grand public, qu'elle fait sourire et parfois réfléchir. Car dans une société sud-coréenne encore très corsetée par ses vieilles traditions confucéennes, Ida incarne les audaces du mode de vie à la française. Une liberté de ton et d'attitudes qui, dans ce coin d'Asie, suscite encore fantasmes et curiosité. Les Coréens, ces Latins de l'Extrême-Orient, ne s'y trompent pas : s'ils sont touchés par cette Occidentale à la fois familière et «exotique», c'est aussi parce qu'elle les révèle à eux-mêmes.


Les jeunes Sud-Coréens ne sont-ils pas écrasés par le rythme scolaire ? L'éducation n'est-elle pas outrageusement sélective et inégalitaire ? Ida Daussy monte au créneau avec un livre qu'elle intitule sobrement L'Eveil à la française. Elle y vante la supériorité de la créativité sur la mémorisation à tous crins qui prévaut ici. Et revendique pour les enfants «le droit de se tromper et de poser des questions aux professeurs». Le problème des femmes enceintes lui tient aussi à coeur. Subissant une véritable mise en quarantaine durant la grossesse, elles ne sont ensuite pas censées s'occuper elles-mêmes de leur nourrisson pendant plusieurs semaines ? Alors, Ida se fait filmer nageant à la piscine avec son gros ventre. Elle n'hésite pas à convier quatre équipes de télévision à la clinique pour son accouchement (de Théophile), auquel assiste sa famille. Et milite, reportage à l'appui, pour l'allaitement au sein, pratique peu courante en Corée du Sud. «Je suis une mutante», estime-t-elle. «Elle incarne la femme coréenne qui change», corrige Mme Ho, son agent, qui veille sur l'évolution de sa carrière. «Je suis parvenue à rendre acceptables des sujets explosifs, affirme-t-elle, sans critiquer, sans être arrogante, juste en disant : voilà, moi, en tant que Française, je fais comme cela...»

Du coup, on la consulte sur toute une variété de nouveaux thèmes qui témoignent d'une société en plein changement : la baisse de la natalité, la sexualité pendant la grossesse, le naturisme... La police sollicite même ses conseils pour améliorer son image.

Quelle réussite ! Perché sur une colline, son luxueux appartement domine Bangbae-dong, le «quartier français» de Séoul. Elle fourmille de projets. Mais son image, parfois, lui pèse. «Il y a un décalage entre ce que j'ai fait et ce que je suis, constate Ida. A la télévision, on me demande de continuer à parler en faisant des fautes, parce que cela plaît. On me voit toujours comme la jeune étrangère mariée à un Coréen. Or j'ai changé, j'ai grandi, je veux affirmer mon identité, dire des choses plus sérieuses.» Cet été, elle est à Bordeaux pour suivre un cours d'oenologie. Elle veut se spécialiser en décoration, prépare un autre livre sur l'éducation. «La Corée est mon deuxième pays, je souhaite que mes enfants s'imprègnent de sa culture, mais je ne vieillirai pas ici», dit-elle. Ida parviendra-t-elle à se réinventer ? Une chose est sûre : un jour, elle ira revoir sa Normandie.

 

[원문출처]

http://www.lefigaro.fr/international/20050801.FIG0145.html


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